24/06/2011

Malaise

 

Le blues des expatriés

Les Anglo-Saxons de Genève ont la nostalgie de l’époque où la ville était plus sûre et moins sale


Depuis quelques semaines, les expatriés anglo-saxons éprouvent le besoin de parler. Comme s’il fallait qu’ils se déchargent d’un poids, qu’ils confient leur malaise. Tout est parti d’un article publié en mars dernier par The Economist . Lequel article dresse un tableau accablant de la vie qui attend les jeunes traders qui débarquent sur les bords du Léman. Un endroit où l’on «s’ennuie» et où il est «difficile de se loger». Une ville devenue si invivable que certains envisageraient de plier bagage pour rentrer à Londres.

Depuis qu’il circule sur les forums dédiés aux Anglo-Saxons, l’article s’est enrichi des témoignages exaspérés d’une partie des ressortissants internationaux qui disent ne plus se sentir en sécurité à Genève, déplorent les incivilités et l’état de saleté de certains lieux publics. Les expatriés ne parlent plus que de cela. C’était le thème d’une réunion débat organisée le 9 juin dernier par la British-Swiss Chamber of Commerce. Ce sera le sujet de la rencontre organisée aujourd’hui par le site Angloinfo.com Geneva.

Un sentiment pesant d’insécurité

Tous les anglophones ne se reconnaissent pas dans l’article paru dans The Economist . Mais la plupart confie avoir la nostalgie du Genève d’autrefois. D’une Suisse mythifiée où il se disait qu’on pouvait oublier son sac sur la terrasse d’un café et venir le rechercher le lendemain avec la certitude de le retrouver. Autres temps, autres mœurs. Le directeur d’un grand laboratoire américain dit regretter d’avoir logé deux cadres fraîchement arrivés des Etats-Unis dans un hôtel situé près de la gare Cornavin. A peine étaient-ils dans la rue qu’ils se sont fait voler leurs téléphones portables. «Ce genre d’histoire a un effet désastreux sur l’image de Genève à l’étranger», explique ce directeur.

Vesna, une Australienne installée en Suisse depuis dix-huit ans, confirme: «Il se passe des choses qu’on n’aurait jamais vues autrefois.» Il y a deux ans, elle a ouvert le Swiss nail Spa Cours-de-Rive, un institut haut de gamme pour le soin des ongles. Une clientèle à grande majorité anglophone fréquente son établissement. Il y a quelques semaines, elle a dû refouler un couple de toxicomanes qui voulait forcer l’entrée. Ce week-end, un homme a uriné sur sa porte en pleine journée. «Mes clientes me disent qu’elles ne se sentent plus en sécurité dans les rues de Genève lorsque tombe la nuit», témoigne-t-elle.

Des voix divergentes

«Ceux qui sont arrivés il y a longtemps disent que les choses ont changé», confirme Nir Ofek responsable du site communautaire Glocals.com La dégradation de l’image de Genève parmi les expatriés n’est pas un phénomène nouveau. Une enquête réalisée en 2009 par le Canton relevait une poussée du «sentiment d’insécurité». Mais la même enquête relevait que 92% des expatriés étaient prêts à recommander à leurs proches de venir s’installer à Genève. Contradictoire? Pas vraiment. L’opinion que les expatriés se font de Genève est très largement alignée sur celle des Genevois. Helen Stubbs tient la librairie anglaise Offtheshel, au boulevard Georges-Favon. Elle tempère les critiques: «Les internationaux disent la même chose que les Genevois mais ils restent. Je n’en ai jamais entendu un se plaindre d’être muté à Genève. Mieux, beaucoup restent ici parce qu’ils ont trouvé une qualité de vie qu’ils ne trouveront nulle part ailleurs.»

Michael A. Mckay, à la tête d’une entreprise de communication publique et président honoraire de la section genevoise de la British-Swiss Chamber of Commerce , délivre son analyse personnelle. «Beaucoup d’expatriés arrivent avec une idée trop idyllique de la Suisse. Forcément, ils sont déçus», explique-t-il. Installé à Genève depuis vingt-sept ans, Michael A. Mckay, s’y sent chez lui. «C’est vrai que certaines places sont sales et dangereuses mais Genève est une vraie ville internationale et multiculturelle. Ce n’est pas juste de dire que l’on s’y ennuie comme le prétend l’article de The Economist . Je crois qu’il faut faire la distinction entre les familles et les jeunes traders qui souhaitent une vie nocturne comme à Londres. Mais on ne peut pas comparer une ville de 8 millions d’habitants avec une ville de 400 000 habitants.»

Pour Bernard Salzmann, directeur d’Anglo info, «il ne faut pas mettre tous les anglophones dans le même sac et exagérer les doléances». Un sentiment partagé par Olivier Coutau, le délégué cantonal à la Genève internationale, qui observe que «la plupart des expatriés apprécient le cadre de vie». «Les problèmes de propreté, ce sont les Suisses qui s’en plaignent le plus», ajoute-t-il.

Le casse-tête du logement

Au fond, les Genevois et les expatriés auraient une opinion assez similaire sur leur environnement. Sauf sur un point: le logement. Les premiers reprochent aux seconds d’être responsables de la flambée des prix de l’immobilier et de la pénurie d’appartements. «C’est faux!» rétorque Patrick (*), consultant en relations publiques, installé à Genève depuis 1998. «Il n’y a pas eu de planification depuis vingt ans et maintenant, on souffre tous. C’est la responsabilité des politiques.»

Michael A. Mckay rappelle l’apport des multinationales en termes d’opportunité d’emplois pour les Genevois. «Il faut tout mettre dans la balance», dit-il. Le débat qui s’est ouvert suffira-t-il à remettre les pendules à l’heure? Pas sûr. Les nouveaux expatriés s’étonnent toujours de voir une ville internationale comme Genève ne pas laisser ses commerces ouvrir le dimanche. «Les expatriés travaillent beaucoup, ils n’ont que le week-end pour s’occuper d’eux», explique Vesna.

* Prénom d’emprunt

Alain Jourdan

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