01/05/2012

Europe

Une fois n'est pas coutume, j'héberge ici un article de mon collègue et confrère John Zarocostas, correspondant au Palais des Nations pour plusieurs journaux étrangers. John s'est donné la peine de faire traduire cet article initialement rédigé en anglais. Trop long, il n'a pas pu trouver de place dans nos pages. Impossible de le couper. Heureusement, l'espace n'est pas compté sur internet. Bonne lecture.

AJ


Les fantômes de l’Allemagne nazie et la crise de la dette grecque
 
Par John Zarocostas *
 
Le 18 octobre 1944, le premier ministre grec Georges Papandréou hissait le drapeau Grec sur l’Acropole, à Athènes, marquant ainsi la libération de la Grèce de l’occupation brutale par l’Allemagne nazie et de ses alliés.
 
Soixante-sept ans plus tard, son petit-fils Georges A. Papandreou, a dû démissionner de son poste de premier ministre, à cause des pressions exercées par de l’Allemagne qui a mal vécu son appel à un référendum sur le paquet d’aide européen négocié le 26 octobre 2011.

Les termes de l’ultimatum imposé à Papandréou, à l’instigation de la chancelière allemande Angela Merkel à Cannes le 2 novembre 2011 à la veille du sommet du G20, menaçaient d’expulser la Grèce de la zone euro et de l’Union européenne si elle ne répondait pas aux exigences Européennes. Le premier ministre grec fut ainsi forcé d’abandonner le référendum et de quitter son poste.

Ce qui ébranla le leader socialiste, d’ordinaire si calme et posé, et le poussa à réclamer un référendum, était vraisemblablement la tournure des événements quelques jours plus tôt. Le 28 octobre est un jour férié en Grèce en commémoration du fameux OXI (non) que la Grèce a opposé aux demandes du dictateur Italien Benito Mussolini en 1940. Des manifestations de colère ont éclaté dans tout le pays, deux jours après l’accord sur le nouveau paquet de mesures d’aide à hauteur d’Euro 130 milliards. Il est évident aujourd’hui que le timing choisi pour l’annonce du référendum était désastreux.
 
Depuis le début de la crise, on constate une vague de slogans populistes anti-grecs émis par les politiciens et les médias allemands, d’abord concernant l’inefficacité et la corruption régnant dans le secteur public grec, puis graduellement ciblant également la population grecque dans son ensemble. Ces slogans ont ravivé la mémoire collective des Grecs.

Certains font le parallèle entre le flot de directives économiques émanant de Berlin et les sombres années d’occupation, comme peuvent en témoigner les posters du drapeau grec inséré de Svatiskas et les slogans du «IVe Reich» scandés dans les manifestations en Grèce.

Suite aux sévères critiques émises par Wolfgang Schäuble, ministre allemand des finances, sur l’état de l’économie grecque et le souhait que la Grèce retarde les élections nationales pour instaurer à la place un gouvernement de technocrates, le président grec Karolos Papoulias, 82 ans (ancien résistant de l’occupation nazie et avocat international formé dans les universités allemandes), s’indigna le 15 février dernier: «qui est M. Schäuble pour insulter la Grèce? Qui sont les Néerlandais? Qui sont les Finlandais? Nous avons toujours eu la fierté de défendre non seulement notre liberté, non seulement notre pays, mais aussi la liberté de l’Europe».

Les créanciers, menés par l’Allemagne, blâment le gouvernement grec de traîner les pieds lors de l’implémentation des profondes réformes structurelles auxquelles il a consenti en mai 2010, puis à nouveau en octobre 2011. Ces réformes conditionnent les énormes paquets d’aide européenne, nécessaires pour éviter un défaut de paiement de l’immense dette publique grecque.

La longue liste des mesures d’austérité draconiennes, comprenant notamment d’importantes coupes dans les salaires (22% du salaire minimum) et les retraites, des hausses massives d’impôts et des prix des biens de première nécessité, et un taux de chômage grimpant actuellement à près de 21%, mène la société grecque au point de rupture. Les dernières mesures préconisées le 12 février dernier provoquèrent des batailles de rue par des éléments extrémistes de la société, qui a mis le feu et vandalisé des douzaines de commerces dans le centre-ville. La société grecque prend conscience qu’en dépit des énormes sacrifices personnels faits par chacun, la situation se détériore et que tous les signes pointent au fait que des mesures supplémentaires seront exigées à nouveau plus tard.

L’Archevêque Ieronymos, chef de l’Eglise Orthodoxe en Grèce, a averti les gouvernants du risque de bouleversements sociaux que risque d’entraîner la nouvelle vague d’extrême austérité proposée par la Troïka (FMI, l’Union européenne et la BCE).

«Le phénomène des sans-abri et des affamés, un souvenir des conditions vécues pendant la 2e Guerre Mondiale, a pris des dimensions cauchemardesques», a déclaré l’Archevêque.

D’autres analystes émettent les mêmes avertissements; des conséquences sociales et politiques sont à prévoir si les politiques imposées à la Grèce ne sont pas quelque peu ajustées afin de permettre un espoir de croissance et mettre un stop à la profonde dépression de l’économie, actuellement dans sa 5e année de contraction.

Le nombre croissant de soupes populaires et d’enfants souffrant de malnutrition dans les villes grecques a également ravivé les souvenirs des temps difficiles de la 2e Guerre ainsi que les trois «années maudites» de l’Occupation (avril 1941-octobre 1944).

Plus d’un demi million de Grecs périrent pendant les 4 ans de guerre et d’occupation, dont 300'000 à 400'000 de faim suite au pillage des sources d’approvisionnement et au blocus naval imposé par les Alliés. Plus de la moitié des victimes de la famine se trouvaient à Athènes et au port du Pirée. Leur nombre aurait pu être bien plus important si le CICR (Comité international de la Croix-Rouge) n’avait pas réussi à fournir de l’aide alimentaire à 2.5 millions de Grecs.
 
Le Dr Marcel Junod, responsable du CICR en Grèce pendant les années d’occupation, décrit de façon glaciale cette situation de famine dans son livre «Warrior without Weapons». «Des hommes, des femmes et des enfants sont sortis de leurs trous et on les aurait pris pour une armée de squelettes en marche…»
 
Joseph Goebbels, le sinistrement célèbre ministre de la propagande de Hitler, écrit dans son Journal, le 30 janvier 1942, que la famine en Grèce était «devenue une épidémie affectant la population entière. Les gens meurent par milliers de sous-nutrition dans les rues d’Athènes».
En plus de la famine, plus de 100'000 grecs furent tués, dont près de 60'000 juifs grecs, ou 80% de la population juive d’avant-guerre, qui furent exterminés pour la plupart après déportation à Auschwitz.

Certaines personnalités grecques, tel que Manolis Glezos, 87 ans – l’homme qui a arraché la Svastika de l’Acropole en 1941 – demandent instamment au gouvernement de continuer les deux procédures sur les réparations de guerre, toujours en cours, ainsi que sur le prêt commercial, forcé, octroyé à l’occupant pendant la guerre, et toujours dû par l’Allemagne.

Le 2 février dernier, 28 députés grecs ont signé une proposition déposée au parlement grec demandant une discussion sur le prêt datant de l’occupation.


Il est estimé que l’Allemagne doit 162 milliards d’euros, sans les intérêts, dont 108 milliards d’euros en réparations de guerre et 54 milliards d’euros pour le prêt forcé. L’Allemagne a déjà réglé des créances similaires avec la Pologne, l’ex-Yougoslavie et la République tchèque. D’autres ex-puissances de l’Axe, la Bulgarie et l’Italie, ont quant à eux déjà réglé de telles créances avec la Grèce.
Les gouvernements grecs ont régulièrement demandé, depuis la fin de la Guerre, que les questions des réparations de guerre et du prêt forcé soient discutées avec les gouvernements allemands successifs.
 
Le chef de l’opposition actuel, Antonis Samaras, souleva cette question avec le gouvernement allemand lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères, en 1991, ainsi que feu Andreas Papandréou en 1965 et 1995, alors premier ministre. Il essaya d’ouvrir des négociations avec l’Allemagne pour régler ces deux questions des réparations et du prêt forcé. Celle-ci rejeta la demande invoquant que «50 ans après la fin de la guerre et après des décennies de coopération pacifique, fructueuse et de confiance entre l’Allemagne et la communauté internationale, la question des réparations a perdu de sa validité».


En 1945, à la conférence de Paris sur les Réparations, la délégation grecque fit la demande formelle que le prêt forcé pendant l’occupation soit séparé des prétentions à des réparations de guerre, et a clairement exprimé sa volonté de protéger ses intérêts nationaux dans les conférences ultérieures sur la paix.


Des experts pensent que la créance commerciale de l’occupation est une obligation conventionnelle de l’Allemagne envers la Grèce, et non liée à la question des réparations de guerre encore en suspens. Cette créance, sans intérêt, a été signée le 14 mars 1942, avec effet rétroactif au 1er janvier 1942. Elle stipulait que la Grèce verse 1.5 milliards de Drachmes par mois pour couvrir les frais d’occupation par l’Italie et l’Allemagne. Ce montant a été révisé à la hausse en décembre 1942 à 8 milliards de Drachmes par mois.
Pendant l’occupation, le régime nazi n’a remboursé que deux tranches, la première en avril 1943. Toutefois, le fait que ces remboursements ont cessé prématurément a converti ces créances en un instrument avec intérêts, en raison du retard de paiement.

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 * Journaliste international indépendant basé à Genève

 

 

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